Rémunération de l'auteur

Le 12 juillet 1670, la reprise des hostilités était officiellement proclamée à Port Royal, par un crieur public au son du tambour, comme le voulait la coutume de l'époque. Vingt jours plus tard, le gouverneur Modyford délivrait une commission faisant de Henry Morgan le commandant en chef de tous les vaisseaux qui pourraient être armés pour assurer la défense de l'île. En représailles aux attaques de corsaires tels que Pardal, Morgan était autorisé à prendre, couler ou détruire tout les navires ennemis qu'il rencontrerait et, si cela était faisable, d'attaquer Santiago de Cuba, Cartagena ou toute autre place espagnole où l'on armerait contre la Jamaïque. En tant qu'amiral de la flotte jamaïquaine, Morgan reçut aussi le pouvoir de délivrer des commissions à tout flibustier qui se joindraient à lui dans son expédition, pouvoir qui visait particulièrement les Français de la Tortue et de la côte Saint-Domingue, dont les Anglais espéraient le ralliement en grand nombre à la suite de la révolte contre la Compagnie des Indes occidentales.
Bientôt des barques d'avis quittèrent la Jamaïque pour inviter tous les flibustiers désoeuvrés à venir rejoindre Morgan, soit à Port Royal soit à l'île à Vache, à la bande sud d'Hispaniola, que l'amiral jamaïquain avait une nouvelle fois choisi comme rendez-vous. On s'attendait à ce que non seulement des flibustiers français prennassent part à l'entreprise, mais aussi les écumeurs des mers qui fréquentaient les cayes du sud de Cuba, de même que ceux des Bahamas et des distantes îles Bermudes. À Port Royal même, Morgan réunit onze bâtiments, dont le H.M.S. Satisfaction, revenu d'une croisière de dix-huit mois aux côtes de Campêche sous les ordres du flibustier Collyer, et qui fut choisi comme vaisseau amiral. Déjà quelques vaisseaux avaient été envoyés à la côte de Carthagène pour assister les Indiens de Monpos, près de la rivière Magdalena, ceux-là même qui, deux ans plus tôt, s'étaient révoltés contre leurs maîtres espagnols vers le temps de la prise de Porto Belo.
Pendant que Morgan équipait sa flotte à Port Royal, Modyford reçut, le 10 août, une lettre du secrétaire d'État Arlington, dans laquelle ce dernier lui annonçait que le Roi avait envoyé sir William Godolphin comme ambassadeur à Madrid, avec le mandat de régler la question américaine avec les Espagnols. Arlington précisait que les négociations menées par Godolphin devaient bientôt donner des résultats sur la question du ravitaillement des navires anglais dans les ports des colonies espagnoles. Quant à la liberté du commerce, ajoutait le secrétaire d'État, aucune concession n'était espérée tant les descentes sur Puerto Belo et Maracaïbo avaient exaspéré et rendu furieux les Espagnols. En concluant, Arlington faisait savoir à Modyford les ordres du Roi concernant les flibustiers. Ces ordres pouvaient se résumer ainsi: jusqu'à la réception de la réponse finale de Madrid sur les propositions de Godolphin, si Modyford avaient autorisé les flibustiers à armer en guerre contre les Espagnols, il pouvait les laisser faire tout en leur interdisant formellement de commettre des agressions par terre. Le gouverneur communiqua les instructions royales à Morgan et aux capitaines de sa flotte, lesquels répondirent que, tant qu'une place ennemie ne lèverait pas de troupes ni n'armerait de navires pour venir attaquer la Jamaïque, il ne lui serait fait aucun mal. Satisfait de cette déclaration, Modyford laissa partir Morgan, qui appareilla pour Bluefields Bay, près de la pointe occidentale de la Jamaïque, le 24 août 1670.
Morgan commença par croiser, en vain, dans les eaux jamaïquaines puis cubaines à la recherche du Portugais Pardal. Laissant son vieil associé John Morris à la côte de Cuba pour poursuivre cette tâche, il mit le cap sur l'île à Vache. Après y avoir passé quelques jours sans nouvelle des intentions des Espagnols, il envoya, sous le commandement de Collyer, six bâtiments et environ 400 hommes, à la côte de Carthagène. Entre-temps, à Port Royal, arrivaient à la fin de septembre, le capitaine Bradley et quelques autres flibustiers, qui venaient de reprendre un ketch anglais capturé par un corsaire de La Havane. Modyford les envoya rejoindre Morgan à la Vache. Au début d'octobre, le capitaine Morris y retrouvait aussi son chef, avec une heureuse nouvelle: il avait finalement rencontré l'insolent Pardal puis l'avait tué et vaincu. Cependant une violente tempête, qui s'abattit le 17 octobre sur la flotte jamaïquaine, vint refroidir momentanément les ardeurs des flibustiers: des onze bâtiments mouillant à la Vache, trois ne purent être remis à flot et le reste, fort endommagé, ne le fut qu'avec beaucoup de peine. Déjà Morgan avait appris que les flibustiers envoyés aider les Indiens de Monpos étaient tombés dans une embuscade et avaient dû se rembarquer précipitamment. Mais, alors que ses hommes radoubaient les navires de la flotte, il reçut la nouvelle qu'une partie de l'escadre envoyée à Monpos avait vengé leur honneur bafoué en pillant Granada, au Nicaragua, comme lui-même l'avait fait cinq ans plus tôt.
Au début de novembre, Morgan avait déjà rassemblé 1100 hommes. De ce nombre, quelque 200 flibustiers français, montant trois petits vaisseaux, l'avaient rejoint à la Vache. L'amiral jamaïquain espérait pouvoir en rallier à lui 400 autres, en révolte contre le gouverneur d'Ogeron, avec lesquels il était d'ailleurs en négociation. À la fin du mois, plusieurs flibustiers et même des marchands, envoyés par Modyford, parmi lesquels se trouvaient les trois capitaines qui avaient pris Granada, vinrent renforcer la flotte de Morgan. Et, le 3 décembre, l'escadre de Collier revenait des côtes de Carthagène où ce dernier avait pillé Rio de la Hacha et La Rancheria avant de capturer un bâtiment chargé de maïs pour ravitailler la flotte ainsi que la Gallardena, un corsaire espagnol armé à Cartagena. Morgan fit donner ce dernier bâtiment au capitaine Gascon, un Français qui avait perdu le sien probablement lors de l'ouragan du 17 octobre, largesse destinée à se concilier les compatriotes de ce capitaine. Les Espagnols pris sur la Gallardena révélèrent, notamment que tout le monde était sur un pied de guerre à Cartagena et que le président de Panama avait délivré des commissions contre les Anglais. Ces déclarations dûment consignées, qu'elles fussent vraies ou fausses, serviraient ultérieurement à justifier le raid que les flibustiers allaient entreprendre.
À présent, Morgan avait à sa disposition 37 navires et près de 2000 hommes, la plus grosse flotte de toute l'histoire des flibustiers. Les hommes étaient pour la plupart des vétérans, ayant derrière eux plusieurs campagnes. Un certain nombre d'entre eux avaient exercé le métier de boucanier dans les Grandes Antilles, gens reconnus pour leur adresse au tir. Les capitaines étaient aussi très aguerris. Morgan pouvait se fier sur Collyer et Morris, ses fidèles associés à Puerto Belo et ailleurs. Étaient aussi présents: Bradley, ancien compagnon du défunt Mansfield et marin expérimenté; Harmenson, qui avait mené à Port Royal la plus riche prise que l'on y avait jamais vue; Prince, qui venait de se signaler par la seconde prise de Granada. Il y avait encore Searle, Reekes, Rogers et d'autres connus pour leurs exploits comme capitaines corsaires ou simplement comme excellents hommes de mer. Du côté français, Trébutor, l'un des meilleurs pilotes de la mer des Caraïbes, et Picard, fort apprécié de Morgan, étaient les principaux. Parmi les autres commandants notoires des bâtiments français, il fallait encore compter le mulâtre Diego, qui se distinguaient contre les Espagnols depuis quatre décennies.
Réunis en conseil sur la Satisfaction, Morgan et ses principaux capitaines et officiers décidèrent finalement de s'attaquer à la ville de Panama. Et, une douzaine de jours plus tard, le 16 décembre, toute la flotte appareilla de l'île à Vache. Après une escale de ravitaillement au cap Tiburon où quelques autres révoltés français, venus par voie de terre, se joignirent à lui, Morgan mettait le cap sur l'île Providence, dont il voulait s'emparer tant pour venger la seconde perte de l'île aux mains des Espagnols que pour faire des prisonniers qui le guideraient à travers l'Isthme de Panama jusqu'à la riche ville du même nom. Après un simulacre de défense - pour sauver la face -, la garnison espagnole de l'île se rendait aux flibustiers le 26 décembre. Deux jours après cette prise facile, Morgan envoyait le capitaine Bradley, avec une demi douzaine de bâtiments et quelque 500 hommes, s'emparer du fort San Lorenzo, sur la côte caraïbe de Panama, à l'embouchure de la rivière Chagres que les flibustiers devaient absolument remonter pour se rendre à Panama.
Dans la ville même de Panama, le président de l'Audience royale et gouverneur de la province, Juan Pérez de Guzmán savait depuis le 15 décembre qu'une importante flotte pirate avait dessein d'attaquer soit sa ville soit celle de Cartagena. Il avait donc dépêché des renforts vers Chagres. Lorsque Bradley et ses hommes y firent descente le 6 janvier 1671, ils rencontrèrent une forte résistance de la part des 360 hommes assurant la défense du fort San Lorenzo. Bradley lui-même eut les deux jambes cassés par un boulet de canon, blessure dont il devait mourir une dizaine de jours plus tard. Le lendemain, les flibustiers tentèrent un second assaut, parvenant à mettre le feu aux toits des maisons du fort et à tuer plusieurs des défenseurs. Et, dès que le commandant de la place fut tué, la trentaine de survivants du côté espagnol se rendirent aux flibustiers

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Descente
par Simon De Vlieger, 1651
 
Morgan et le reste de la flotte, en provenance de l'île Providence, arrivèrent à Chagres un peu moins d'une semaine après la prise du fort San Lorenzo. À l'embouchure de la rivière, l'amiral eut le malheur d'échouer la Satisfaction et quelques autres bâtiments, qui ne purent être remis à flot. Plus sérieux étaient le décès de Bradley et de plusieurs autres braves quelques jours après l'arrivée de Morgan. Dans l'intervalle le capitaine Curson, envoyé à Port Royal après la reprise de Providence, ramenait les ordres du gouverneur Modyford: l'amiral pouvait poursuivre son expédition. Aussitôt Morgan commença les préparatifs pour la marche sur Panama. Confiant le commandant du fort San Lorenzo au major Norman avec 300 hommes de garnison, il commença à remonter la Chagres le 18 janvier, embarquant 1500 flibustiers, sur les sept sloops de sa flotte ayant les plus faibles tirants d'eau ainsi que sur des canots et des pirogues enlevés aux Espagnols.
Le quatrième jour après le départ de San Lorenzo, Morgan et ses gens rencontrèrent une troupe de 250 hommes envoyés par le président de Panama, mais qui s'enfuirent à la vue des flibustiers. Le lendemain, ils atteignirent le premier entrepôt espagnol en aval de la rivière Chagres, y laissant leurs sloops et les plus grandes de leurs embarcations sous la garde de 200 des leurs commandés par le capitaine Delander. Avec le reste de son monde, Morgan investit ensuite le village de Barbacoa qui avait été déserté par des soldats de Panama, qui s'étaient retirés avant sa venue. Harcelé par quelques Indiens et manquant surtout de vivres, il parvint à trouver une plantation de maïs. Poursuivant son avance, il envoya une avant-garde de 200 hommes sous les ordres du capitaine Rogers, qui repoussèrent une attaque indienne. Puis il fit camper son armée à deux milles du village de Cruces où il s'attendait à affronter les Espagnols. Cependant, devant la peur qui s'était emparée de ses hommes et de la lâcheté de certains de ses lieutenants, le président Guzmán avait donné ordre de se replier sur Panama. Le 25 janvier, Morgan entrait dans Cruces qu'il trouva dévasté à l'exemple de Barbacoa. À la suite de la capture d'un des siens par des Indiens laissés dans les environs par Guzmán pour harceler les flibustiers, ses officiers et lui resserrèrent la discipline dans leurs rangs. Le lendemain, après avoir passé sans grand mal quelques embuscades, les flibustiers dressèrent leur camp aux abords d'une grande savane.
Le 27 janvier, après une nuit pluvieuse, Morgan et ses gens avancèrent dans la plaine et parvinrent à une petites colline, où, sous un ciel clair, ils purent admirer pour la première fois les clochers des églises de Panama ainsi que la mer du Sud, l'océan Pacifique que certains d'entre eux auront l'occasion de mieux connaître dix ans plus tard. Après avoir tué quelques chevaux et boeufs sauvages qui erraient dans la savane, ils aperçurent l'armée espagnole, commandée par le président Guzmán en personne et forte de 2100 soldats et 600 cavaliers. L'affrontement fut toutefois remis au lendemain, 28 janvier.
Deux heures avant l'aube, les flibustiers étaient déjà sous les armes. Au lever du jour, la cavalerie espagnole s'approcha d'eux les croyant encore endormis. Fonçant à travers les bois et les fourrés couvrant alors le site de l'actuelle ville de Panama, une troupe sous le commandement des capitaines Prince et Morris grimpa au sommet d'une colline puis traversa un petit ravin d'où ils tirèrent sur l'aile droite des Espagnols, qui, surpris par cette manoeuvre, se débanda. Ces hommes abattirent plusieurs cavaliers ennemis, qui retraitèrent aussi. Des fantassins attaquèrent Morris, mais, à l'arrivée du capitaine Collier et de son monde, ils se retirèrent aussi. Les flibustiers tirèrent ensuite vers les boeufs, que le président Guzmán avait fait amener avec lui à dessein d'encercler les flibustiers et qui piétinèrent dans leur fuite plusieurs Espagnols. Poursuivant ceux-ci sur trois milles de distance, Morgan arriva à la ville de Panama, à laquelle Guzmán donna ordre de mettre le feu. Trois heures après le midi, ayant réduit la poignée de défenseurs laissés dans la cité pour les retarder, les flibustiers étaient maîtres de la ville. À minuit, toutefois, la majeure partie de Panama avait été rasée par les flammes.

Texte de Raynal Laprise

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