Héros national, assez souvent considéré comme le Nelson allemand, Félix de Luckner (1881-1966) était le capitaine d’un navire corsaire, qui coula quatorze cargos alliés entre janvier et juillet 1917. Il relate dans son ouvrage comment il coula un certain nombre de navires alliés (marchands ou non), sombra à son tour, se réfugia sur une île du Pacifique, fut fait prisonnier, puis s’évada.
Publié pour la première fois en 1927 (chez Payot), cette histoire vraie de voilier pirate à l’âge de la radio et de la navigation à moteur laisse stupéfait.
 
Traduit de l’allemand par Louis Berthain. Lettre d’introduction de Michèle Polac.
« Le deux août, vers neuf heures et demie du matin, au moment d’envoyer à terre le canot des permissionnaires, nous vîmes s’enfler la mer à l’horizon. Est-ce un mirage ? Mais l’énorme ondulation approche, toujours plus haute : une lame de fond, due à quelque tremblement de terre. Personne d’entre nous n’avait vu pareil phénomène, et nos officiers se disputaient sur sa nature et sur ses causes mais le danger me parut pressant : “Coupe le câble de l’ancre ; pare le moteur ; tout le monde sur le pont.” La lame approche toujours. Je répète d’une voix plus forte : “Le moteur en marche.” On pompe de l’air comprimé. En vain. [...] Il ne reste que quelques secondes pour notre salut. Nos oreilles pleines d’angoisse attendent toujours. Trop tard. La lame s’est élevée au-dessus de nos têtes, et, saisissant nos planches, les a jetées sur le récif de corail. Les mâts et le couronnement s’écroulent. Le choc a détaché des blocs de corail lourds de plusieurs quintaux et qui retombent sur le pont. La vague a passé, et les quelques planches qui représentaient l’empire allemand dans cet hémisphère gisent en morceaux sur le récif. Au moment du choc, tout le monde s’était abrité de son mieux contre les agrès pleuvant sur le pont. Le calme revenu, je regardai autur de moi : personne. Étais-je le seul sauvé ? Quelle maudite chance. Je finis pourtant par crier vers l’avant d’une voix morne : “Où êtes-vous, les gars ?” Et de l’avant m’arriva cette inoubliable réponse : “Commandant, le chêne tient encore”. Le chêne allemand ! Comme un éclair cette pensée me traversa l’esprit : le cœur bat encore. Notre petite troupe avait résisté à cette catastrophe comme notre patrie à l’assaut du monde : “Le chêne tient encore et nous ramènera à la maison” ».
Dans la presse
Si vous n’avez jamais entendu parler de Luckner, vous avez de la chance : ce livre étonnant vous tend ses pages ! Loin de l’horreur des tranchées, de cette boucherie absurde que fut la Première Guerre mondiale, Félix de Luckner (1881-1966) y a commandé un grand voilier corsaire, le Seeadler, écumant l’Atlantique puis le Pacifique, s’en prenant aux bâtiments et à leurs cargaisons, mais toujours en sauvant d’abord les équipages, et en les traitant si bien que nombre d’entre eux lui rendront hommage après le conflit. Un seul mort à déplorer parmi ses ennemis et aucun parmi ses hommes, en dépit d’aventures incroyables. À l’instar du fameux maquillage du bateau pour franchir le blocus anlgais de la mer du Nord, ou de cette traversée de 2300 milles sous les tropiques, dans une baleinière de 6 mètres, après que leur voilier a succombé à un tsunami. Paru pour la première fois en français en 1927, ce récit, souvent drôle et tendre, très bien écrit et traduit, s’écoule comme l’eau sous la carène, avec jubilation. O.C., Voiles et voiliers, mai 2006.
 
Le charme du livre tient autant aux aventures vécues par le dernier corsaire qu'au style alerte dans lequel elles sont relatées — à noter encore qu'il n'est pas si fréquent qu'un épisode d'un conflit dévastateur (la première guerre mondiale) se soit déroulé sans aucune effusion de sang, avec loyauté, élégance et courtoisie.
Le jeune comte von Luckner s'ennuie à l'école ; après avoir redoublé sa quatrième, il quitte le domicile familial et trouve à s'embarquer comme mousse sur un navire russe à destination de l'Australie. La fascination de la mer ne le quitte plus ; quand le conflit se déclare, il en fait son terrain de jeu en armant pour la course un grand voilier, le Seeadler, travesti en inoffensif transport de bois norvégien pour forcer le blocus britannique en mer du Nord. Dans sa descente de l'Atlantique, le Seeadler coule onze cargos alliés, puis il double le cap Horn en avril 1917 et reprend la chasse sur la ligne qu'empruntent les navires commerciaux pour relier les côtes américaines à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande, ajoutant trois nouvelles prises à son tableau.
Mais le scorbut menace, et Luckner recherche une île isolée pour y faire une discrète escale réparatrice. Ce sera Mopelia, atoll situé à l'ouest de Maupiti dans les îles Sous-le-Vent ; là un concours de circonstances ou de maladresses cause la perte du Seeadler jeté sur le récif, sans perte humaine, mais définitivement inapte à poursuivre sa mission. Trois Polynésiens vivent à Mopelia où ils chassent la tortue pour le compte d'une société française ; avec leur aide, les marins du Seeadler et leurs prisonniers organisent une vie de Robinson en vue d'un séjour d'une durée indéterminée : « les tentes des prisonniers se dressaient à gauche des cabannes indigènes ; les nôtres étaient à droite ; la plage, courant devant les tentes, allait de Germantown à Americantown et à Frenchtown. La Seeadlerpromenade était souvent fort animée, et les Américains se mêlaient amicalement à notre flânerie du soir ».
Mais l'inactivité, fût-ce au pays des fées, pèse aux esprits aventureux. Une embarcation de fortune est construite, la Kronprinzessin Cecilie, « le plus petit croiseur de la marine allemande », canot non ponté de six mètres. Fin août, le comte Luckner embarque avec cinq de ses marins à destination des îles Fidji où ils sont arrêtés ... sans que cela suffise à mettre un terme à l'aventure.
 
EXTRAIT
Il fallait aborder dans une île pour nous y refaire. Après quoi nous passerions à la Géorgie du Sud pour y détruire le poste des baleiniers anglais, et nous reprendrions nos affaires dans la région plus fructueuse de l'Atlantique.
Nous avions d'abord pensé à l'une des grandes îles Cook. Mais il pouvait s'y trouver un poste de T.S.F., et d'ailleurs, dans des parages plus fréquentés, nous courions plus de risques de perdre notre incognito. Nous ne voulions pas aller vers l'est, car il fallait épargner notre moteur indispensable au moment des attaques. Enfin, et notre île devait être inhabitée, nous choisîmes Mopélia, dans l'archipel de la Société.
Ces îles du Sud, si charmantes qu'elles soient, présentent l'inconvénient de n'offrir au marin ni rade ni ancrage. L'île fût en vue le 29 juillet ; à mesure que nous nous approchions, il nous semblait entrer au pays des fées. Précédant le salut des hautes palmes, les bancs de corail descendaient par degrés sous les eaux, allumant, à chaque profondeur, des reflets différents. L'humus fixé sur l'écueil circulaire avait formé quatre îlots et une île assez longue, entourant la lagune ronde, profonde et calme, semblable à quelque étang secret au bout du monde. Mais le court canal d'accès à la lagune était trop étroit pour le Seeader ; un fort courant y régnait. Nous fixâmes une ancre sur le banc de corail, et nous prîmes une bonne longueur de câble métallique pour rester à bonne distance de l'île.
Quand les canots furent mis à la mer, nous éprouvâmes le sentiment de Christophe Colomb découvrant sa terre inconnue.
Naufrage et robinsonnade, pp. 206-207

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