Auteur : Michel Le Bris
On en était resté à Hollywood, aux "pirateux" avec œil glauque, crochet, chicots, et sabre d’abordage prêt à larder dans le tas. On en oubliait que la figure n’était pas devenue mythique par hasard, juste à cause de la dégaine et du style. Pas pour rien que, plus tard, de Rimbaud à Lautréamont, court encore, en sous-main, le fantasme de l’or, du gore, de la mer bouffeuse de rêves et de chair. C’est tout le mérite de Michel Le Bris (écrivain et capitaine du festival «Etonnants voyageurs») de nous rappeler cela : que flibustiers, Sea dogs de la reine Elisabeth, Francis Drake, Rackham-Le-Rouge et consorts, sont d’abord comme les éruptions vivantes - ou la première couvée d’aliens - d’une Europe qui, après la découverte de l’Amérique, voit son espace géographique, et mental, voler en éclats. Des côtes africaines aux Caraïbes en passant par le Pacifique, la flibuste draine avec elle son lot de fumiers purs, d’aristos, d’intellos, de traders, de protestants, d’explorateurs… Individualités diverses qui auront en commun un ego gonflé à bloc et pour carburant essentiel, l’appât vorace du gain. En l’occurrence les galions de la flota espagnole bourrés des trésors aztèques.
Le plus surprenant, au fond, dans cette drôle d’aventure c’est que le destin de ces gangstas hauts en couleur - dignes ancêtres des Mesrine et Spagiari - se confonde avec des notions plus "poétiques", où nulle vénalité, a priori, n’entre en ligne de compte : l’envie de se fritter avec l’inconnu. Sport auquel s’est largement adonné le 20è siècle, du surréalisme au rock’n’roll, en passant par les safaris des clodos célestes de la génération beat. La piraterie, ce serait donc un hybride de toutes ces postures, sauf qu’à l’époque, lingots d’or et Ducats rimaient encore avec Nirvana, et parvenaient, mieux que Hasch ou LSD, à synthétiser dans le cerveau une certaine idée, saisissable, du grand «Tout». Bouclant cet essai, on se dit que l’idéal serait qu’un réalisateur à la Lynch, ou Jarmush, tombe sur ce livre, et s’en inspire pour nous pondre un film de pirates digne de ce nom !--Stéphane Malterre-- --Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
Présentation de l'éditeur
La flibuste ? Débarrassée des légendes et des clichés, une fabuleuse histoire encore à découvrir. On verra ici qu'elle naît un siècle plus tôt qu'on ne le croit, accompagne la découverte du Nouveau Monde, se déploie dans les guerres de religion - et fut d'abord française, et protestante. Nous avons oublié les destinées hors du commun d'hommes comme Jean Ango. François Le Clerc dit " Jambe de bois ", Jacques de Sores, les " Gueux de la mer " hollandais : avant John Hawkins et Francis Drake, ils firent pourtant trembler la catholique Espagne... Rêves d'ailleurs, de " monde à l'envers " sans plus de maître, révolte contre la loi et l'ordre, vertige d'une liberté voulue sans limite, mais aussi abordages sanglants, pillages, orgies, tortures, règles de fer imposées à chacun : cette histoire pleine de bruit et de fureur, s'achevant en désastre, ne cesse, depuis, de nous fasciner, car s'y jouent tout à la fois l'éclosion des utopies modernes et leur issue fatale. Le monde qui naît en ces temps de démesure, d'extravagantes dépenses et de monstrueuses destructions est aussi le nôtre - et renvoie à la " part d'ombre " essentielle en chacun de nous.
Plus qu'un simple récit sur les corsaires et les pirates des Caraibes, ce livre explique les causes et détaille les évènements qui ont favorisé l'apparition des chiens de mer dans ces eaux paradisiaques.
Loin de se borner aux lieux communs habituels qui voudraient que les pirates n'aient été que des doux réveurs chahuteurs, Le Bris explique les atrocités espagnoles et l'escalade d'une violence aveugle dans un environnement hostile et inconnu, les luttes de pouvoir, le choc de cultures et d'histoires incompatibles dans des iles où l'enfer prenaient souvent la place du paradis perdu, idéalisé par Stevenson.