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Les puissances coloniales
À bien des égards, l'année 1648 marque un point tournant dans l'histoire de l'Europe et celle de l'Amérique. En effet, cette année-là, à Munster et à Osnabrück, dans le Westphalie (en Allemagne), sont signés une série de traités qui mettent un terme à la guerre de Trente ans, l'une des plus terribles à s'être déroulée en sol européen. Cette guerre, qui a pour origine l'opposition entre catholiques et protestants, a touché particulièrement l'Allemagne, alors une confédération de plusieurs états plus ou moins indépendants (le Saint Empire romain germanique) regroupés sous l'autorité d'un prince élu, qui fut le théâtre de la plupart des combats. Mais elle a impliqué toutes les puissances européennes, à l'exception de l'Angleterre comme on le verra.
Lire la suite...Cette guerre fut assurément la dernière en mettre en vedette des bandes armées privées qui louaient leurs services aux différents belligérants, et qui céderont par la suite leur place aux armées nationales sur les champs de bataille européens. S'il fallait trouver un modèle en Europe de ce que seront les flibustiers pour l'Amérique, ces entrepreneurs de guerre (ces condottieri comme on les appelait en Italie depuis quelques siècles déjà), dont les chefs ont pour noms Mansfeld, Wallenstein, Tilly, Bernard de Saxe-Weimar et autres, en seraient le plus achevé. D'ailleurs le nom même de flibustier vient d'un mot néerlandais appliqué dès la fin du XVIe siècle à des bandes armées privées qui ne vivaient que sur le butin qu'ils faisaient en temps de guerre, semant sur leur passage mort et désolation, comme l'apprennent à leurs dépens les populations civiles victimes de leurs agressions.
Avec la paix de Westphalie, qui voit les Provinces Unies des Pays-Bas cesser définitivement les hostilités contre l'Espagne en Amérique, commence l'âge d'or de la flibuste, période où cette piraterie de la mer des Caraïbes sera exercée à partir de bases dans les Antilles, ayant pour cible l'Espagnol. Jusques vers la toute fin du XVIIe siècle, les Espagnols donnèrent le nom de «piratas» à tous les étrangers qui vinrent tenter de commercer, de s'établir ou de leur faire la guerre en Amérique. Pourtant le terme «aventuriers» est plus propre à désigner ces hommes de diverses origines qui allèrent tenter de s'enrichir, ou simplement de survivre, aux dépens des seigneurs et maîtres officiels de l'Amérique, avec l'accord officiel ou non des états européens rivaux de l'Espagne.
Pour les Espagnols, la piraterie dont ils se prétendent victimes en Amérique englobe tant les marchands ou contrebandiers (qui ont pour objectif le commerce) que les pirates ou les corsaires (qui sont, eux, entrepreneurs de guerre aussi bien sur mer que sur terre); les uns et les autres s'établissant ensuite sur quelques petites îles inhabitées des Antilles comme planteurs se verront aussi qualifiés de pirates. Cette généralisation du nom de pirate, que l'on prend aujourd'hui dans le sens unique de hors-la-loi des mers, alors que son sens premier en français est seulement «celui qui tente la fortune sur mer», a beaucoup contribué à la création d'un mythe de la piraterie, voire d'une mythologie.
Il est utile de rappeler ici une chose: le pirate du mythe, prince libre des mers, sans attache aucune, n'existe pas. Tôt ou tard, le hors-la-loi des mers ou forban cherchera la protection, ne serait-ce que de nom, d'un pouvoir quelconque. À défaut, il se condamne à errer d'un lieu à l'autre, et pour finir à
Il n'y a donc aucun exemple en Amérique de la fondation d'une colonie pirate indépendante. La petite île de la Tortue, à la côte nord-ouest de l'île Hispaniola, pourrait approcher cette définition pour deux brèves périodes (1641-1652 et 1659-1664). Mais ce serait oublié que les échanges avec la France surtout demeurent actifs durant ces périodes, et qu'aucun des gouverneurs qui y commande durant ces années-là n'est en rupture ouverte avec l'autorité royale, au plus avec les représentants de celle-ci, qui n'agissent pas toujours eux-mêmes dans
Les flibustiers, ces corsaires et pirates qui porteront la guerre en Amérique contre l'Espagne, à partir des Antilles, ne furent donc qu'un temps les personnages les plus visibles de la grande lutte pour le contrôle du commerce et des colonies qui commença à la suite des voyages, des découvertes et des conquêtes faits par Christophe Colomb et de ses successeurs espagnols. En effet, il s'agit bien d'une lutte économique à finir avec l'Espagne, maîtresse de ces nouvelles terres, dont les droits sont des plus discutables dans l'esprit de ses rivaux. Sur ce qu'il est convenu d'appeler le terrain de chasse des flibustiers, quatre pays seulement sont présents au XVIIe siècle, outre l'Espagne, bien sûr la propriétaire officielle de toutes les terres et îles de l'Amérique, de la Floride au Chili, à l'exception du Brésil qui lui appartient au Portugal.
Le cas du Portugal est particulier, mais mérite quelques précisions. Premier adversaire de l'Espagne dans la course aux découvertes à la fin du XVe siècle, il fait toutefois partie de l'empire espagnol de 1580 à 1667. À part la vingtaine d'années où ce royaume tente de recouvrer son indépendance (1640-1667), il n'y a cependant aucun conflit en Amérique entre lui et l'Espagne, puisque, avant même le début du XVIe siècle, des traités ont assuré un partage équitable des découvertes passées et futures en Amérique et en Afrique entre les deux nations. Ce partage est d'autant plus satisfaisant pour les parties que le Portugal ne possède, aux Amériques, que le vaste Brésil, trop loin du coeur de l'empire américain de l'Espagne pour représenter une menace sérieuse pour celle-ci. Il en va autrement pour trois autres nations, au premier rang desquelles se trouve la France.
Seconde puissance catholique de l'Europe continentale après l'Espagne, le royaume de France va finir par supplanter celle-ci et, même, au début du XVIIIe siècle, sérieusement menacer de s'approprier tout l'empire espagnol. Elle deviendra alors l'ennemie à abattre pour l'Angleterre, qui sera en plein essor et appelée à devenir la première puissance coloniale du monde, et les Pays-Bas, connus sous le nom de Provinces Unies, dont le XVIIe siècle fut, sans conteste, l'âge d'or. En Amérique, les premières tentatives de colonisation de ces trois nations se feront en bordures des possessions espagnoles, principalement en Guyane et sur la grande bande côtière allant du nord de la Floride à l'île de Terre-Neuve.
À ses trois pays, si l'on exclut le Portugal, s'en ajoutent quelques autres eux aussi impliqués dans l'aventure coloniale en Amérique, mais leur poids est pratiquement nul. Dans la première moitié du XVIIe siècle, à l'apogée de sa puissance, la Suède tentera d'établir de petits établissements sur le territoire correspondant à la future colonie anglaise de New York sans grand succès. Le Danemark, à compter de 1671, colonise une très petite île de la mer des Caraïbes, Saint-Thomas, où il se maintiendra assez longtemps et qui servira d'escale de ravitaillement, à l'occasion, pour les flibustiers. Plus étonnant sera la présence en Amérique, de la Courlande, petit duché indépendant de la Lettonie, qui tentera de coloniser l'île de Tobago, que lui disputeront tant les Français, les Anglais que les Néerlandais, les véritables rivaux de l'Espagne en Amérique et qui, le temps passant, s'imposeront comme les véritables maîtres du commerce américain.
Textes de Raynald Laprise.