Les récits

Du Rausset parti pour la France, les Jamaïquains essayèrent une seconde et dernière fois de reprendre la Tortue en janvier 1663. Conformément aux ordres laissés par lord Windsor, le gouverneur adjoint Lyttleton consentit à ce que l'entreprise se fasse de gré à gré, encouragé trompeusement dans cette voie par le rapport de protestants français réfugiés à la Jamaïque. Il confia le commandement de la mission au colonel Barry qui s'embarqua avec quelques dizaines d'Anglais et de Français sur une frégate londonienne de passage à Port Royal. Comme dans le cas d'Arundell, l'entreprise de Barry se révéla un échec. Selon le père Dutertre, l'officier anglais aurait été sifflé et hué par les quelque 200 habitants de la Tortue, qui le chassèrent ensuite de l'île. Selon les Anglais, la mission échoua à la suite du refus du capitaine Munden, commandant le navire londonien, de tirer du canon pour faciliter le débarquement. Abandonné ensuite à la côte de Saint-Domingue par Munden, Barry regagna la Jamaïque par ses propres moyens, laissant à Saint-Domingue son adjoint le capitaine Langford qui parviendra à se faire reconnaître comme gouverneur par les boucaniers au Petit-Goâve, où il demeurera environ deux ans. Toute cette affaire n'empêcha toutefois pas le gouverneur La Place de recevoir avec tous les honneurs, en juin suivant, un navire de guerre anglais venu aux Antilles pour enquêter sur la disparition du prince Maurice de Bavière, cousin du roi d'Angleterre, disparition survenue une dizaine d'années plus tôt et qui donna lieu à toutes sortes de légendes.
De son côté, Du Rausset n'eut pas la partie aussi facile que son neveu. Arrivé en Angleterre à la fin de 1662, il rendit visite à l'ambassadeur de France, probablement pour protester contre l'entreprise du colonel Arundell. L'année suivante, il se trouvait à Paris où il essaya d'obtenir un ordre pour obliger les quelque sept cents boucaniers de Saint-Domingue de se retirer à la Tortue, désirant par ce moyen policer ces gens et peupler avantageusement la petite île. Son séjour coïncida avec l'organisation d'une nouvelle compagnie de commerce, la Compagnie des Indes occidentales, qui allait reprendre possession au nom du Roi de toutes les colonies américaines sous domination française, du Canada à la Guyane, et y exercer un monopole commercial. Du Rausset voulut alors vendre la Tortue à l'Angleterre pour 54 000 livres tournois. À la suite de cette démarche, il fut embastillé (1664) et ne recouvrit la liberté qu'après avoir accepté les 15 000 livres tournois que lui offrait la Compagnie en échange de la renonciation de ses droits sur la Tortue. La Compagnie procéda ensuite à la nomination d'un gouverneur pour sa nouvelle acquisition. Sur recommandation de celui de la Martinique, elle choisit Bertrand d'Ogeron, gentilhomme angevin qui vivait lui-même à la côte Saint-Domingue depuis le début de la décennie.
Depuis 1657, d'Ogeron fréquentait la côte de Saint-Domingue, ayant même mené par nécessité la vie de boucanier. À partir de 1662, il avait armé un navire à Nantes pour y faire venir chaque année des colons et des engagés, jetant ainsi les bases du peuplement sédentaire de la Côte. Lui-même avait monté une petite plantation de tabac et de cacao au Port-Margot, puis une autre (1664) au Petit-Goâve. Il avait aussi tenté de faire du commerce avec les Anglais de la Jamaïque mais avec beaucoup moins de succès. Se trouvant alors sur son habitation du Port Margot, il reçut, en février 1665, la commission le nommant gouverneur de la Tortue. Cependant, il ne prit pas immédiatement possession de son gouvernement. Si les boucaniers de Saint-Domingue, qui se donnaient depuis une vingtaine d'années le nom de Frères de la Côte, éprouvaient pour lui affection et sympathie et le considéraient comme un des leurs, il n'était pas certain qu'il serait bien accueilli à la Tortue où commandait toujours Deschamps de La Place. En fait, d'Ogeron arrivait comme représentant d'une compagnie de commerce à monopole, ce qui impliquait, dans l'esprit des plus éclairés parmi les Frères de la Côte, qu'ils fussent habitants, flibustiers ou boucaniers, de nouvelles taxes et autres contraintes à plus ou moins long terme ainsi que l'interdiction de trafiquer avec les contrebandiers néerlandais. D'Ogeron passa donc les mois suivant la réception de sa commission à négocier avec les principaux habitants de l'île et de la Côte et aussi à les rassurer sur les intentions de la Compagnie. Enfin, le 7 juin, la passation des pouvoirs s'effectuait sans incident, d'Ogeron n'ayant même pas besoin d'user de la lettre de cachet que le Roi lui avait donné au cas où le neveu de Du Rausset refuserait de se soumettre.
Installé en titre à la Tortue, d'Ogeron entreprit, vers la fin de l'année, de régulariser certaines des activités des flibustiers qui fréquentaient son île et les côtes de Saint-Domingue. Il voulut les obliger à comparaître devant lui pour l'adjudication de leurs prises, dont ils avaient toujours disposés assez librement. Informés de ce projet, quatre cents flibustiers qui se trouvaient alors à la Tortue se révoltèrent. Une délégation de ces mutins, conduite par le capitaine Dumoulin, se rendit auprès d'Ogeron, qu'ils trouvèrent à la côte de Saint-Domingue sur une frégate montée par l'un de leur camarades, le capitaine Nau mieux connu sous le pseudonyme de l'Olonnais, et que ce chef avait prise sur les Espagnols de Cuba quelque temps auparavant. D'Ogeron mit abruptement fin aux exigences des mutins en poursuivant, l'épée à la main, le pauvre Dumoulin qui faillit être tué par le gouverneur en colère. Quelques jours plus tard, d'Ogeron acceptait néanmoins les excuses de Dumoulin et de ses camarades, gagnant son point au sujet de l'adjudication des prises. Cependant il savait qu'il ne pourrait jamais aller aussi loin que son homologue anglais de la Jamaïque, qui chargeaient toutes sortes de frais pour octroyer des commissions. La Tortue était trop désavantagée comparativement à la Jamaïque, notamment en termes de disponibilité de capitaux pour l'armement et de liquidation des prises.
 
 
Louis XIV et les ambassadeurs espagnols
anonyme français
années 1660
 
En cette année 1665, la Tortue possédait pourtant un avantage de taille. C'était le seul endroit aux Antilles, comme on le verra, où les flibustiers pouvaient prendre des commissions pour faire la guerre aux Espagnols, en raison de la prohibition dont était frappée alors la course à la Jamaïque. Depuis 1659, la France et l'Espagne étaient certes en paix. Toutefois, Du Rausset et son neveu La Place, qui entretinrent au moins un navire flibustier comme leurs prédécesseurs, avaient déjà émis des commissions en représailles pour les cruautés, vraies ou fausses, commises par les Espagnols contre des Français. Ils avaient aussi pris l'habitude de procurer aux flibustiers des commissions du Portugal, puisque ce pays faisait depuis une vingtaine d'année une guerre à l'Espagne pour recouvrer son indépendance. D'Ogeron allait les imiter en cela et très rapidement.

Textes de Raynald Laprise.


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