Au début de 1666, le capitaine Nau dit l'Olonnais réunit cinq petits bâtiments à Bayaha, à la côte de Saint-Domingue, à dessein d'aller piller quelque place espagnole en Terre Ferme sous une commission portugaise délivrée par d'Ogeron, la première grande entreprise du genre sous commandement français. En route, il prit un bâtiment chargé de cacao qui fut envoyé à la Tortue. Ayant entreposé la cargaison dans ses magasins, le gouverneur d'Ogeron fit embarquer ses neveux Pouancey et La Pigoterie ainsi que son major, le sieur d'Artigny, sur la prise qu'il retourna vers l'Olonnais. Ce dernier mouillait alors à l'île Saona où il avait pris un autre petit vaisseau espagnol chargé de munitions. Avec ses sept bâtiments portant au total 440 flibustiers, l'Olonnais appareilla pour le grand lac de Maracaïbo, dont les établissements avaient été la proie des corsaires néerlandais et anglais au début des années 1640. Deux Français qui avaient vécu longtemps parmi les Espagnols s'étaient offerts pour lui faire passer la barre séparant le lac, ou plutôt le grand lagon, de Maracaïbo du golfe de Venezuela. Après s'être ravitaillé sur la petite île d'Aruba, l'Olonnais s'emparait du fort de la Barre à l'entrée du lac de Maracaïbo, puis ses gens poussèrent jusqu'à la petite ville du même nom qu'ils trouvèrent désertées par ses habitants. Ceux-ci s'étant réfugiés au bourg de Gibraltar, de l'autre côté du vaste lagon, il les suivit. En débarquant à Gibraltar, les flibustiers furent confrontés à une troupe commandée par le gouverneur de la province de Mérida en personne, Gabriel Guerrero de Sandoval. Un combat acharné s'en suivit au cours duquel l'Olonnais perdit plusieurs des siens mais parvint à défaire les Espagnols, tuant un grand nombre d'entre eux dont le gouverneur Sandoval. Après avoir brûlé Gibraltar puis Maracaïbo, l'Olonnais retourna à la Tortue, chacun des hommes, ayant pour sa part, selon d'Ogeron, 200 pièces de huit, ce qui représentait le salaire d'un boucanier pour quatre ans de dur labeur à chasser les boeufs sauvages pour leurs cuirs dans les savanes d'Hispaniola, somme toute un butin respectable.
Au moment même où l'Olonnais réunissait sa flotte à Bayaha, les autorités anglaises de la Jamaïque se rendaient à l'évidence que la politique de non agression prônée depuis 1664 par Londres ne pouvaient plus durer. À son arrivée dans l'île, en juin 1664, le nouveau gouverneur sir Thomas Modyford avait pourtant mis tout en oeuvre pour encourager le commerce avec les Espagnols, révoquant toutes les commissions délivrées par ses prédécesseurs. Cette décision avait remporté, comme il fallait s'y attendre, peu de succès tant auprès de la population de Port Royal que des flibustiers. À peine trois capitaines avaient fait leur soumission un mois après l'arrivée de Modyford, qui se voyait contraint, à la fin de l'année, de procéder à des arrestations et d'ordonner des condamnations à mort pour piraterie. Il envoya même donner la chasse au capitaine Moreau, qui, après l'expiration de sa commission qu'il tenait de lord Windsor, s'était réfugié à la Tortue et avait pillé des marchands anglais. Mais, dans l'intervalle, Modyford avait trouvé un expédiant. Fort d'un ordre lui permettant d'octroyer des commissions en représailles contre les Néerlandais, avant même la déclaration officielle de la seconde guerre entre l'Angleterre et les Provinces-Unies, il suspendit, en février 1665, procès et exécutions, graciant du même coup 14 flibustiers condamnés à la peine capitale. À défaut des Espagnols, ce sera contre les Néerlandais que les corsaires jamaïquains exerceront leur métier.
En avril 1665, le colonel Edward Morgan, l'adjoint de Modyford, parvint à rassembler environ 700 hommes, pour la plupart des flibustiers, sur une dizaine de bâtiments. Sa mission consistait à porter la guerre contre les petites Antilles néerlandaises et, au retour, de déloger les Français de la Tortue. Le vieux colonel mourut cependant en débarquant à l'île Saint-Eustache qui abritait une colonie néerlandaise et dont ses troupes se rendirent facilement maîtres. Mais le successeur de Morgan, le colonel Cary, ne possédait pas assez d'autorité pour rallier à lui les flibustiers, dont une partie s'était déjà séparé de Morgan avant leur arrivé sur la petite île néerlandaise. La plupart d'entre eux reprendront d'ailleurs leurs brigandages aux dépens des Espagnols, se gardant bien toutefois de revenir à la Jamaïque.
Cary présenta son rapport peu encourageant à Modyford en novembre 1665. Aussitôt le gouverneur invitait d'autres flibustiers à se rendre à Bluefield's Bay, à la bande sud de la Jamaïque pour monter une nouvelle expédition contre les Néerlandais, encore le seul moyen, jugeait-il, de conserver ces gens au service de l'Angleterre. Pendant quelques semaines des officiers du gouverneur firent la navette entre Port Royal et Bluefield's Bay où se réunirent finalement de douze à quinze bâtiments anglais et français. Ayant élu comme amiral l'un de leurs capitaines les plus expérimentés, le vieux Mansfield, ces flibustiers appareillèrent avec la promesse de s'attaquer à la prospère colonie néerlandaise de l'île de Curaçao. Mais ils n'en feront rien. Vers Noël 1665, ils faisaient descente au sud de Cuba, où sous prétexte que les Espagnols leur refusaient la permission de se ravitailler et avec des commissions portugaises vraisemblablement obtenus par l'entremise du gouverneur d'Ogeron, ils pillèrent deux bourgs espagnols. Ensuite, Mansfield se rendit au Costa Rica, où avec ses 600 hommes et l'aide d'une tribu indienne, il entreprit (avril 1666) en vain d'aller piller la ville de Carthage, étant obligé de se retirer après avoir investi le bourg de Turrialba.
le Costa Rica par J. de Laet
1641
Après le départ de la flotte de Mansfield, Modyford avait reçu des nouvelles instructions de son parent, le puissant duc d'Albemarle: si cela était nécessaire pour les intérêts de la Jamaïque, il était désormais laissé à la discrétion du gouverneur d'encourager les flibustiers à piller les Espagnols. Ainsi, au début du mois de mars 1666, le Conseil de la Jamaïque passait une importante résolution autorisant à nouveau la course contre les Espagnols, notamment sous prétexte des affronts que ces derniers avaient faits aux navires jamaïquains. Cette décision servit de caution à Mansfield qui revint à la Jamaïque en juin suivant. Après son échec au Costa Rica, le vieux corsaire avait été abandonné par plus de la moitié des siens. Avec les six bâtiments demeurés sous ses ordres, il s'était ensuite emparé de l'île Santa Catalina, l'ancienne île Providence que les Espagnols occupaient depuis 1641 après en voir chassé les Anglais. Laissant quelques uns de ses hommes sur l'île, il avait rallié la Jamaïque où il offrit sa conquête à Modyford. Se contentant de réprimander le vieux corsaire pour avoir exécuté cette entreprise sans sa commission, le gouverneur l'accepta au nom du Roi. Grâce à cette politique, Modyford parvint à ramener plusieurs flibustiers à Port Royal, notamment le Néerlandais David Martin, qui avait trouvé refuge à la Tortue. Au début de l'année suvante, en 1667, il tenta aussi d'attirer à la Jamaïque l'Olonnais, d'ailleurs à la demande de celui-ci, par l'entremise du capitaine Thomas Clarke, mais le gouverneur d'Ogeron contrecarra les plans de son homologue jamaïquain, aidé, faut-il le dire, par la situation politique en Europe.
Pendant que l'Olonnais se trouvait à Maracaïbo et que Modyford autorisait à nouveau la course contre les Espagnols, la France était entrée en guerre aux côtés des Provinces-Unies, devenant ainsi l'ennemie de l'Angleterre. Pour un instant, les flibustiers anglais et français devinrent des frères ennemis. Ainsi, ignorant l'état de guerre, le capitaine Champagne, qui avait naguère fréquenté la Jamaïque, fut traîtreusement attaqué par deux navires armés à Port Royal, dont un commandé par un flibustier nommé Morris. Quoique ses forces fussent très inférieures à celles de ses adversaires, le Français parvint à remporter la victoire et rentrer à la Tortue. De tels incidents demeurèrent cependant rares. Si les flibustiers de l'une ou l'autre nation s'attaquaient volontiers à des bâtiments marchands battant pavillon ennemi, ils évitaient de s'entre-tuer. D'ailleurs, depuis que le gouverneur de la Jamaïque avait recommencé à accorder des commissions contre les Espagnols, les flibustiers, tant français qu'anglais avaient beaucoup mieux à faire. Et la paix fut conclue en mai 1667, à Breda, un peu plus d'un an après le début des hostilités, le même mois où l'Olonnais appareillait pour une nouvelle entreprise contre les Espagnols.
Après ses exploits à Maracaïbo, l'Olonnais, alors considéré comme le premier des aventuriers de la Tortue, s'était accordé un congé de cinq mois, le temps de tout dépenser ses gains et de se faire de nouvelles dettes auprès des cabaretiers et des marchands de la Tortue, ainsi que, comme on l'a vu, d'engager des pourparlers sans lendemain avec les autorités de la Jamaïque. Grâce aux informations fournies par quelques Indiens, il entendait à présent aller faire descente au lac de Nicaragua et de prendre la ville de Granada, comme l'avait fait deux ans auparavant une bande de flibustiers jamaïquains, commandés, entre autres, par un certain Henry Morgan, appelé à un brillant avenir. Pour cette expédition, l'Olonnais recruta 600 hommes, qui s'embarquèrent sur cinq petits vaisseaux, dont le plus grand était une flûte prise à Maracaïbo et servant de navire-amiral. Cette nouvelle entreprise était en quelque sorte cautionnée par les événements en Europe. En effet, pour faire valoir les droits de son épouse, une princesse espagnole, dont la dot n'avait pas encore été acquittée après sept ans de mariage, Louis XIV envahissait les Pays-Bas espagnols ce même printemps, entamant une nouvelle guerre avec l'Espagne qui allait durer un an.
Après une escale de ravitaillement aux cayes du sud de Cuba, la flotte de l'Olonnais connut ses premiers déboires, les bâtiments étant poussés par les courants dans le golfe des Honduras. Là l'Olonnais pilla deux bourgs espagnols, puis convint avec ses gens de guetter la hourque des Honduras, très gros navire qui venait commercer dans cette partie de l'Amérique espagnole située en dehors du trajet des flottes aux trésors. Pendant six mois, les flibustiers, dispersés par équipage sur les petites îles del Maíz, attendirent leur proie, dont ils se rendirent finalement maîtres. Mais la hourque ne contenait que des marchandises européennes: son commandant, ayant été informé de la présence de pirates, n'avait pas chargé l'argent et l'indigo qu'il devait prendre à son bord contre les produits de la métropole. Dès lors, le mécontentement gronda au sein de la flotte. Plusieurs flibustiers s'embarquèrent en secret sur les bâtiments commandés par les capitaines Vauquelin et Picard pour aller tenter leur chance ailleurs. Furieux de cette perte, l'Olonnais, avec les 300 hommes qui lui restaient, décida de poursuivre le voyage prévu pour le Nicaragua. Mais, près de l'embouchure de la rivière San Juan, il échoua son bâtiment, mettant ainsi un terme à ses visées sur le lac de Nicaragua. Le reste de ses hommes se disperseront par la suite: plusieurs trouveront la mort, dont l'Olonnais lui-même. En 1669, d'Ogeron écrira au ministre Colbert que des 600 flibustiers qui avaient quitté la Tortue avec l'Olonnais pour ce funeste voyage seulement le tiers en était revenu.
Avec la disparition de l'Olonnais, la grande et brève période de la Tortue comme base corsaire touchait à sa fin, éclipsée par sa rivale anglaise. En effet, de 1668 à 1671, ce sera du Port Royal de la Jamaïque, cette «Babylone de l'Amérique» comme la surnommaient les Espagnols, que partiront les plus impressionnantes, peut-être, des expéditions de l'histoire des flibustiers. Un homme, encore plus audacieux et heureux que le capitaine Christopher Myngs, que Mansfield ou que l'Olonnais, s'y distinguera particulièrement.
Textes de Raynald Laprise.

