Les récits

Henry Morgan, amiral de la Jamaïque (1668-1671)
Au début de 1668, des rapports persistants voulant que les Espagnols de Cuba fissent un armement considérable pour envahir la Jamaïque parvinrent à Port Royal. Le gouverneur général sir Thomas Modyford délivra aussitôt une commission spéciale au colonel Henry Morgan avec ordre de réunir les flibustiers anglais et de faire des prisonniers pour confirmer ou infirmer cette inquiétante rumeur. Cet Henry Morgan, alors âgé de trente-trois ans, était originaire du pays de Galles et était, de surcroît, un neveu du colonel Edward Morgan, le défunt subordonné de Modyford.
 
Selon certains, Morgan serait venu en Amérique avec l'armée du général Venables en 1654. Selon d'autres, il aurait d'abord servi comme engagé à la Barbade et il aurait ensuite participé à la conquête de la Jamaïque. Il est mentionné pour la première fois à Port Royal en 1662, comme commandant d'un petit bâtiment corsaire dans la flotte de Christopher Myngs, avec lequel il participa aux expéditions de Cuba et de Campêche. En 1663, à la suite de la prise de cette dernière ville, il était reparti en course avec deux ou trois autres capitaines. Absent de la Jamaïque pendant environ deux ans, Morgan se signala (1665) par des raids sur la rivière Tabasco et aux Honduras, ainsi que par une spectaculaire descente sur la rivière San Juan qui se termina par la mise à sac de la ville de Granada, sise sur le grand lac de Nicaragua. Après ce dernier exploit, Morgan et ses associés étaient rentrés, vers le mois d'octobre 1665, à Port Royal où leur ignorance de la cessation des hostilités avec les Espagnols leur avait fallu la clémence du désormais très complaisant Modyford.
À son retour à Port Royal, Morgan avait donc acquis une belle réputation comme corsaire. Contrairement à ce qu'écrivit plus tard Exquemelin, il n'accompagna pas Mansfield au Costa Rica et à l'île Providence. Avec le profit de ses entreprises précédentes, il s'établit vraisemblablement comme planteur. Il épousa aussi sa cousine germaine Mary Elizabeth, fille d'Edward Morgan, le défunt adjoint de Modyford. Il devint ainsi le beau-frère de Robert Byndloss, un membre influent du Conseil de la Jamaïque, qui était marié avec une autre fille du vieux colonel et qui sera pour Morgan un allié et un complice de tous les combats. Sa parenté avec feu Edward, renforcé par son union avec l'une des filles de celui-ci, facilita son ascension sociale parmi les notables jamaïquains. Signe de cette ascension, il fut d'abord nommé capitaine dans le régiment de milice de Port Royal, puis, avec le grade de colonel, il reçut bientôt le commandement de ce même régiment. C'est d'ailleurs ce dernier titre, quoique très honorifique, que lui donna le gouverneur Modyford dans son ordre de mission de réunir les flibustiers au début de 1668.
Cependant, à Londres, les initiatives de Modyford et de son conseil, celle prise notamment en 1666 pour autoriser par représailles la course contre les Espagnols, ne plaisaient pas à tous. À la fin de 1667, la nouvelle d'une paix prochaine avec l'Espagne en Amérique parvint à la Jamaïque. Encore une fois Modyford, à l'exemple de son prédécesseur Windsor et appuyés par les principaux marchands et planteurs de l'île, plaida qu'il ne pouvait, sans l'appui de la Royal Navy, se mettre à dos les flibustiers, qui se réfugieraient autrement chez les Français à la Tortue où ils étaient assurés de recevoir bon accueil de la part du gouverneur d'Ogeron. Cédant à leur pression, le Conseil Privé ordonna, en mars 1668, l'envoi à la Jamaïque du H.M.S. Oxford pour la suppression des flibustiers et pour l'avance du commerce de cette île. Cette frégate royale n'arrivera pas à destination avant la fin de l'année et servira à d'autres fins. Entre-temps Modyford interpréta les instructions souvent contradictoires qui émanaient de Londres pour favoriser les flibustiers, d'où sa commission à Henry Morgan.
Texte de Raynal Laprise
 

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