Les récits

En mars 1668, Morgan réunit environ 500 hommes qu'il embarqua sur une dizaine de bâtiments, puis il appareilla pour les cayes du sud de Cuba où il fut rejoint par deux navires français portant 200 flibustiers. Les Espagnols prétendent que l'intention première des Anglais consistait à attaquer par terre La Havane. Mais, si jamais Morgan eut pareil projet, il dut l'abandonner rapidement puisque les défenses de la capitale cubaine avaient été considérablement renforcées depuis un an, en raison des descentes fréquentes des flibustiers sur l'île. Il porta finalement son choix sur le bourg de Santa María de Puerto Principe, dont les principales productions étaient le bétail et les cuirs et qui passait pour la plus riche place de Cuba après La Havane. Dans son rapport officiel qu'il rédigea en septembre suivant, Morgan affirmait - prétexte récurant chez les flibustiers - que le manque de vivres l'obligea à aller à terre et, qu'ayant trouvé tous les habitants de Puerto Principe et le bétail dispersés dans les terres à son approche, il avait investi la place. A posteriori, cette agression, tout comme la commission de Morgan, se trouva justifiée par la découverte que les autorités locales avaient levé une petite troupe pour joindre une expédition cubaine qui se préparait contre la Jamaïque. Ayant obtenu une rançon d'un millier de têtes de bétail, Morgan relâcha ses prisonniers puis retourna à ses navires.
Lors de cette première descente, Morgan obtint des informations qu'à Puerto Belo aussi le président de l'Audience royale de Panama avait ordonné une mobilisation générale pour aller attaquer les Anglais de la Jamaïque. Or, l'officier commandant cette place, le sergent-major Juan Sanchez Jimenez de Osorio, avait commandé la reprise de l'île Providence sur les Anglais, environ dix-huit mois plus tôt. En effet, la petite garnison envoyée là par le gouverneur Modyford après que le vieux flibustier Mansfield lui eut remis cette île reconquise sur les Espagnols, avait dû se rendre dès août 1666 à Jimenez. Or, la grande majorité des Anglais de Providence avaient été envoyés à Puerto Belo pour travailler comme des esclaves aux fortifications. Mais la perspective de faire un riche butin à Puerto Belo, port où les Galions venaient charger l'argent des mines du Pérou que l'on y portait de Panama par mules, compta beaucoup plus que de telles considérations, qui n'étaient à bien y regarder que des prétextes pour piller les Espagnols.
L'entreprise était risquée, à un point tel que la plupart des Français qui avaient accompagné Morgan à Puerto Principe refusèrent catégoriquement d'y prendre part, préférant suivre une partie des anciens compagnons de l'Olonnais, probablement Vauquelin et Picard, qu'ils rencontrèrent en mer. En fait, la place, dont les fortifications étaient certes redoutables, était pratiquement désertée parce que les Galions n'y étaient pas attendus cette année-là. En mai 1668, après un mois de préparatifs dans les cayes cubaines, Morgan mit le cap sur Puerto Belo avec neufs petits navires et à peine 450 hommes. Laissant ses bâtiments à la côte à une centaine de kilomètres de Puerto Belo, Morgan fit embarquer la grande majorité de ses hommes sur une trentaine de canots. Le lendemain, après avoir ramé toute la nuit, les flibustiers arrivaient à Puerto Belo. Ils s'emparèrent d'abord d'un premier fort, dont ils tuèrent plus de la moitié de la garnison composée de 174 hommes et dans lequel ils trouvèrent quelques Anglais prisonniers. Les deux autres forts tombèrent bientôt entre leurs mains. Quelques jours plus tard, Morgan repoussait brillamment une troupe de soldats dépêchés de Panama par le président Juan Pérez de Guzmán, lequel dut négocier le rachat de Puerto Belo sous la pression des notables de celle-ci. Enfin, le 12 août, les flibustiers appareillaient pour la Jamaïque, ayant occupé pendant près de deux mois la place qu'ils durent quitter précipitamment en raison d'une maladie qui se propagea dans leurs rangs à la suite du manque d'hygiène résultant de la décomposition des cadavres.
Ce premier voyage de Morgan sous la commission de Modyford fut couronné de succès. Chaque flibustier eut £120, soit la plus forte part individuelle pour une descente avant le fameux raid sur la Veracruz qui aura lieu quinze ans plus tard. Outre les 250 000 pièces de huit qu'ils portèrent à Port Royal, les flibustiers inondèrent les marchés de la capitale de riches marchandises. Les affaires étaient si bonnes que sir James Modyford, lieutenant pour son frère le gouverneur général, se plaignit à son agent à Londres qu'il lui manquait alors de l'argent liquide pour acheter à vil prix des flibustiers revenant de Puerto Belo. Mais ce n'était pas tant dans la bourse des Espagnols que dans leur esprit que Morgan avait frappé le plus dur coup en s'emparant de cette place. Pour sa prochaine cible, on parlait déjà à la Jamaïque que l'entreprenant Gallois se proposait de s'attaquer ni plus ni moins qu'au puissant port de Cartagena, sur la côte caraïbe de l'actuelle Colombie, que le roi Felipe II avait fait fortifier à grand frais au siècle précédent et qui servait depuis de port d'attache aux Galions lorsque ceux-ci venaient en Amérique.
Textes de Raynal Laprise

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés