Morgan semble avoir été renforcé dans son dessein de s'en prendre à Cartagena par l'avis que lui donna son associé le capitaine Collyer. Laissé à la côte de Carthagène par Morgan
après la prise de Puerto Belo, Collyer avait fait prisonnier par hasard le frère du gouverneur de Santa Marta et avait appris de ce personnage qu'une tribu indienne s'était révoltée contre le
joug espagnol et avait l'intention d'attaquer la riche ville de Santa Fé de Bogota, capitale de la Nouvelle-Grenade, dont dépendait le port de Cartagena. Quoiqu'il eût officiellement blâmé Morgan
pour avoir passé outre les termes de sa commission dans son précédent voyage, lesquels termes l'autorisaient seulement à s'en prendre à des navires espagnols, le gouverneur Modyford n'en
partageait pas moins ses vues. À l'été de l'année précédente, le comte de Sandwich avait pourtant signé un traité de paix à Madrid avec l'Espagne, mais celle-ci refusait toujours de reconnaître
la souveraineté du roi d'Angleterre sur la Jamaïque. Même son principal article permettant le passage par terre et par mer des sujets de l'un ou l'autre monarque dans les ports et les havres où
ils étaient habitués de commercer ne paraissait pas, dans l'esprit des Espagnols, s'appliquer à l'Amérique.
Cependant Morgan repartit de Port Royal, où il ne séjourna que quelques semaines, sans objectif précis, à destination de la côte sud de Saint-Domingue, où il espérait sans doute
rallier à lui plusieurs flibustiers français. Entre-temps, une autre petite escadre de flibustiers jamaïquains, sous les ordres du capitaine Dempster, était sortie de Port Royal pour aller
croiser entre La Havane et la baie de Campêche. Et, à la fin d'octobre, après un délai de plusieurs mois, le H.M.S. Oxford, frégate de 34 canons et 160 hommes, jetait enfin l'ancre à Port Royal,
en provenance d'Angleterre. Aussitôt le gouverneur Modyford recommissionna la frégate royale comme bâtiment corsaire et en confia le commandement au capitaine Collyer, qui s'était illustré avec
Morgan dans le voyage de Puerto Belo. Vers la fin de l'année, il l'envoya à l'île à Vache pour y enquêter sur des accusations de piraterie portées par le maître d'un ketch de Virginie contre un
flibustier français.
Collyer trouva à la Vache deux corsaires français. L'un d'eux, le Cerf-Volant, était venu récemment aux Antilles pour y faire la course, probablement dans le cadre de la guerre des
Droits de la Reine. Selon une version, son capitaine, le Malouin La Vivon, aurait simplement pillé le ketch virginien. Selon une autre - la distinction étant mince! -, il n'aurait qu'emprunté à
long terme une partie de la cargaison de l'Anglais. Probablement encouragé par les flibustiers que le Malouin avait embarqué à la Tortue et à Saint-Domingue, Collyer se saisit de sa personne et
de son vaisseau. Les ayant conduit à Port Royal, il revint bientôt, avec l'Oxford et le Cerf-Volant, rebaptisé Satisfaction, à la Vache où Morgan avait déjà réuni dix bâtiments et environ 700
hommes. Au début de janvier, Morgan et huit capitaines de sa flotte tinrent conseil à bord de l'Oxford qui devait servir de navire-amiral. Ensemble, ils décidèrent de faire descente à Cartagena.
Mais, pendant leurs discussions, le feu prit par accident au magasin à poudre de la frégate qui explosa. La grande majorité des deux cents hommes d'équipage de l'Oxford ainsi que la moitié des
capitaines de la flotte périrent, soit sur le coup soit par noyade. Après cette catastrophe, le dessein des flibustiers sur Cartagena dut évidemment être abandonné. Collyer fut renvoyé sur la
Satisfaction vers Port Royal, où le gouverneur Modyford devait le charger d'aller croiser aux côtes de Campêche.
Demeuré à l'île à Vache, Morgan parvint néanmoins à réunir quinze petits bâtiments, montés par 960 hommes. En février 1669, il en appareilla, donnant à ses capitaines comme
rendez-vous l'île Saona, près de la pointe orientale d'Hispaniola. En route, les flibustiers firent descente dans la baie d'Ochoa pour se ravitailler en viande de boeuf. Ils y furent attaqués par
une troupe d'Espagnols de Santo Domingo qu'ils réussirent à repousser. Reprenant la mer, Morgan poussa ensuite jusqu'à son rendez-vous de Saona avec seulement la moitié de sa flotte, le reste
ayant été dispersé en route. En attendant les retardataires, il envoya 250 flibustiers sur Hispaniola tenter d'attaquer le bourg d'Alta Gracia, mais ce parti dut rebrousser chemin, ayant trouvé
les Espagnols de cette place sur un pied d'alerte. Puisque les navires manquants ne se présentaient toujours pas, Morgan décida d'aller faire descente dans le lac de Maracaïbo avec les forces
qu'il avait sous la main, c'est-à-dire huit bateaux et à peine 500 hommes. Le capitaine Picard, qui y avait accompagné l'Olonnais trois ans plus tôt, se proposa pour servir de pilote et de guide
dans cette entreprise.
À l'entrée du lac, Morgan trouva un nouveau fort que les Espagnols avaient construit après le raid de 1666. La garnison qui l'occupait s'enfuit toutefois à la faveur de la nuit
après avoir tiré quelques coups de canons en direction des flibustiers, laissant ceux-ci maîtres de la place. Le lendemain, le guide des flibustiers, Picard, fit passer la barre du lac aux
bâtiments de la flotte. Le surlendemain, les flibustiers débarquaient à Maracaïbo même, que ses habitants avaient désertée comme lors de la descente de l'Olonnais. Ayant passé trois semaines dans
la ville, ils appareillèrent pour Gibraltar, sur la rive opposée de la grande lagune. Commandant l'avant-garde des flibustiers, Picard y défit la garnison espagnole qui abandonna le bourg.
Quelques semaines plus tard, Morgan levait l'ancre pour Maracaïbo après que ses hommes eurent pillé les environs et après avoir reçu rançon pour Gibraltar que les Espagnols avaient reconstruit à
neuf depuis la dernière attaque des flibustiers. Mais, à Maracaïbo, une surprise de taille attendait Morgan: trois navires de guerre espagnols bloquaient la sortie du lac.
À la suite des nombreuses agressions des flibustiers dans les années 1660, la reine régente d'Espagne avait enfin ordonné la reconstitution de l'Armada de Barlovento, envoyant
ainsi, en 1667, cinq navires de guerre sous le commandement du capitaine général Agustín de Diustegui pour remplir la fonction de garde-côtes. L'année suivante toutefois, deux de ces navires,
jugés trop gros pour poursuivre efficacement les pirates parmi les cayes, furent renvoyés en Europe comme escorte de la flotte de la Nouvelle-Espagne. C'était le reste de cette Armada, trois
vaisseaux sous le commandement d'Alonso del Campo y Espinosa, qui montaient à présent la garde devant la barre du lac de Maracaïbo. Et elle n'était pas là par hasard. En effet, lorsqu'il se
trouvait à Santo Domingo, l'amiral espagnol avait appris le dessein de Morgan d'aller faire descente aux côtes du Vénézuela de la bouche d'un flibustier anglais fait prisonnier lors du raid
contre Alta Gracia.
Texte de Raunal Laprise

