Révolte des habitants de Saint-Domingue
Avec le traité d'Aix-La-Chapelle qui avait mis un terme à la guerre entre la France et l'Espagne en mai 1668, le roi de France avait décidé d'envoyer aux Antilles une escadre sous les ordres du comte d'Estrées tant pour affermir la position de la Compagnie des Indes occidentales sur les colonies françaises que pour faire d'utiles observations sur les forces des Espagnols en Amérique. Officiellement, la paix franco-espagnole s'appliquait aux colonies américaines et antillaises. Ainsi le comte d'Estrées révoqua les commissions de flibustiers dépendant de la Tortue qu'il rencontra en mer. Mais, par une lettre du 13 juin 1669, Louis XIV lui rappelait que, puisque les Espagnols ne respectaient pas les termes du traité donnant aux Français la liberté de commerce hors de l'Europe, lui, le Roi, ne se sentait nullement obligé de faire appliquer le traité de paix dans ses possessions américaines. Le ministre Colbert en informa d'Ogeron, le gouverneur de la Tortue, qui vint en France en 1668 rendre compte de son administration et recruter de nouveaux colons. Et lorsqu'il revint à la Tortue à la fin du printemps 1669, d'Ogeron recommença à délivrer des commissions aux flibustiers, ce qu'il avait cessé de faire peu avant de repasser en France à la fin de l'année précédente.
Tout n'allait cependant pas pour le mieux dans la colonie de l'île de la Tortue et côte de Saint-Domingue, ainsi que dans toutes les autres où la Compagnie des Indes occidentales
exerçait son monopole commercial. En effet, revenant sur des dispositions libérales prises en 1666, Louis XIV et son Conseil avaient pris une batterie de mesures pour renforcer le monopole de la
Compagnie des Indes occidentales et exclure du même coup les Néerlandais du commerce avec les colonies françaises. Le renversement de la politique de Louis s'expliquait par la détérioration des
relations diplomatiques avec les Provinces-Unies, avec lesquelles la France devait d'ailleurs entrer en guerre trois ans plus tard. Les marchands et armateurs surtout hollandais et zélandais, qui
trafiquaient en Amérique, avaient déjà commencé à réagir. En effet, un mois avant la grande ordonnance royale du 10 juin 1670, interdisant à tout bâtiment étranger tant d'aborder dans les ports
des colonies françaises, que d'y mouiller ou d'y commercer, deux capitaines zélandais avaient semé la révolte tout le long de la côte Saint-Domingue.
Par son éloignement des autres établissements français des Antilles, notamment à cause du régime des vents dans la mer des Caraïbes, la colonie de l'île de Tortue et côte de
Saint-Domingue dépendait principalement, et ce depuis plus de vingt ans, des Néerlandais pour son ravitaillement. À une époque où la France, prise dans l'engrenage des guerres européennes et des
conflits intérieurs, s'était désintéressée de ses colonies, en particulier de Saint-Domingue, faute de moyens, les Néerlandais n'avaient jamais failli à y aller troquer l'équipement nécessaire à
la chasse, les vêtement et l'alcool en échange des cuirs et des tabac des Frères de la Côte. Ajouté à cela que les prix offerts par les Néerlandais étaient de loin plus avantageux que ceux
proposés par la Compagnie des Indes occidentales, il n'en fallait pas plus pour susciter une rébellion. Or, à la fin d'avril 1670, deux bâtiments zélandais, armés à Flessingue et sortis de l'île
de Saint-Eustache, vinrent à Bayaha, à la côte nord d'Hispaniola, où ils commercèrent avec des flibustiers. Au tout début du mois suivant, ils se présentèrent au Port-de-Paix, petit établissement
français, sur la grande île, juste en face de la Tortue. Leurs capitaines, Constant et Marcusz, se livrèrent là encore à la contrebande mais aussi à une habile propagande. Prenant soin de
distinguer entre le Roi et la Compagnie, qui n'existait pourtant que par la décision du premier, ils rejetèrent tout le blâme sur celle-ci: «La Compagnie occidentale n'avait point le droit de
s'emparer de cette Côte, c'était une usurpation de sa partŠ dont Sa Majesté n'avait aucune connaissance», argumentèrent-ils. Ils promirent aussi, peut-être un peu trop vite, de ne laisser ni les
habitants, boucaniers et flibustiers manquer de rien et de les assister de toute la puissance des Provinces-Unies. Les Frères de la Côte ne demandaient qu'à se laisser convaincre.
Du Port-de-Paix, les contrebandiers zélandais passèrent à la côte occidentale de Saint-Domingue, où ils trouvèrent les colons encore mieux disposé à leurs propos. Ils visitèrent
ainsi les quartiers du Petit-Goâve, Léogane et Nippe, qui entrèrent en révolte ouverte l'un après l'autre. À la seconde de ces places, le major Renou et son lieutenant voulurent leur interdire de
mouiller dans la rade. Mais les deux officiers de milice français furent capturés et retenus prisonniers à bord de l'un des vaisseaux zélandais. En rentrant à la Tortue, le gouverneur d'Ogeron
avaient bien aperçu ces derniers se rendant à la côte ouest, d'où il revenait lui-même, mais il les avait pris pour des bâtiments anglais allant charger du sel au Corydon, lieu reconnu pour ses
salines naturelles. Dès son arrivée à la Tortue, d'Ogeron avait appris la vérité et s'était promptement embarqué sur un navire de la Compagnie des Indes occidentales pour aller arrêter les
Zélandais.
D'Ogeron toucha d'abord à Nippes où une surprise désagréable l'attendait: après le passage des contrebandiers, les habitants de ce quartier en avaient profité pour élire leur
propre gouvernement. Menacé par une centaines d'hommes en armes qui criaient «Ni Compagnie, ni gouverneur», d'Ogeron se retira précipitamment. Ayant néanmoins obtenu des contrebandiers zélandais
la libération de Renou et de son lieutenant, il alla mouiller au Petit-Goâve où les habitants tirèrent sur son navire, l'obligeant encore une fois à quitter les lieux. De retour à la Tortue, au
début de juin, le gouverneur dépêchait Renou à la Martinique pour demander l'aide du gouverneur général des Isles d'Amérique, Jean-Charles de Baas. Il s'écoulera plus de six mois avant que
l'escadre des Isles commandée par Gabaret ne vînt à Saint-Domingue, six mois pendant lesquels Anglais et Néerlandais se livreront impunément à la contrebande avec les rebelles. Dans l'intervalle,
d'Ogeron ne sera même pas en sécurité à la Tortue, seule place de la colonie où il possédait encore quelque autorité. En effet, il aura à repousser une descente de 300 insurgés venus de la Côte
et à déjouer un complot interne monté par Lamarre, le curé de la Tortue, et un nommé Morel.
Le
port de l'île de la Tortueanonyme, XVIIIe s
À la fin de l'année, désespéré, d'Ogeron écrivait au ministre Colbert pour lui exprimer son désir d'abandonner la Tortue avec une poignée de fidèles et d'aller fonder une nouvelle
colonie en Floride. Son désespoir n'était pas feint. Outre les planteurs révoltés, il se voyait aussi privé du concours des flibustiers, car il venait de recevoir l'ordre formel de ne plus donner
de nouvelles commissions contre les Espagnols et de révoquer toutes celles émises précédemment. Cette nouvelle rapprocha encore les planteurs et les corsaires, qui partageaient d'ailleurs
plusieurs intérêts communs. Ne s'appelaient-ils pas tous entre eux Frères de la Côte sans distinction de métier ou d'occupation? Comble de la malchance pour d'Ogeron, les révoltés avaient conclu
un accord avec un nommé Suzanne, ancien commis de la Compagnie des Indes occidentales réfugié à la Jamaïque, qui avait promis de les ravitailler par la voie des Provinces-Unies. De plus, le
gouverneur Modyford, dont tant d'Ogeron que les rebelles sollicitèrent l'aide, avait certes répondu évasiment aux deux parties, mais il avait invité tous les Français, particulièrement ceux de
confession protestante, à venir s'établir à la Jamaïque s'ils le désiraient.
Toutes ces circonstances déterminèrent plusieurs flibustiers, habitants et boucaniers à passer à la Jamaïque. Un demi millier d'entre eux, certains accompagnés de leurs esclaves et
engagés - signe de leur détermination s'il en fallait - rallièrent ainsi, entre septembre et décembre 1670, l'île à Vache où l'entreprenant Henry Morgan montait une nouvelle entreprise contre les
Espagnols, entreprise qui promettait beaucoup. Connaissant la bonne fortune et la réputation du Gallois, plusieurs Français virent sûrement là une occasion de se rendre riches avant d'aller
s'établir à la Jamaïque. Ils allaient être amèrement déçus.
Textes de Raynald Laprise
Textes de Raynald Laprise

