Reprise des hostilités
La prise de Maracaïbo et sa victoire sur l'amiral Alonso de Campo avaient augmenté la renommée de Morgan à la Jamaïque et dans toutes les Antilles. Mais, contrairement à la prise
de Puerto Belo, le gouverneur Modyford avait passé sous silence, dans sa correspondance avec Londres, ce dernier fait d'armes de l'amiral jamaïquain. Or, il avait appris, en février 1669, alors
que Morgan était à Hispaniola, en route pour le Venezuela, que le Roi avait désavoué publiquement l'affaire de Puerto Belo, pour laquelle les Espagnols lui avaient demandé satisfaction. Environ
un mois après le retour des flibustiers de leur expédition du Venezuela, le gouverneur en fut donc réduit à faire publier, le 24 juin 1669, dans les rues de Port Royal, une proclamation ordonnant
la suspension de toutes les commissions, et par extension des hostilités contre les Espagnols.
En dépit de ce nouveau changement de politique, les flibustiers continuèrent à entrer et sortir de la Jamaïque comme bon leur semblait, utilisant leurs vieilles commissions pour
s'attaquer aux Espagnols faute de nouvelles autorisations. Peu à peu, toutefois, la majorité d'entre eux se tournèrent vers d'autres activités, qui leur permettaient - il faut l'avouer - de
commettre sur terre comme sur mer une agression contre les Espagnols à l'occasion. Certains se firent ainsi marchands et allèrent commercer avec les tribus indiennes des régions côtières de
l'Amérique centrale. D'autres devinrent boucaniers et partirent chasser les boeufs et porcs sauvages sur l'île de Cuba. Enfin, les mieux nantis, à l'exemple du plus notoire d'entre eux, Henry
Morgan, se portèrent acquéreurs de plantations. À la vérité peu passèrent à la Tortue, comme le gouverneur Modyford l'avait d'abord craint, puisque son homologue français d'Ogeron répugnait,
semble-t-il, à accorder des commissions aux sujets anglais. Telle était la situation des flibustiers à la Jamaïque en décembre 1669.
Vers la fin de l'année se produisit cependant le premier d'une série d'incidents marquant encore le refus des Espagnols d'en venir à une solution pacifique et qui allait se
terminer par la plus grande expédition de l'histoire des flibustiers. Modyford avait envoyé à Santiago de Cuba le capitaine Nicholas, ancien flibustier commandant à présent un bâtiment marchand
pour le compte d'un groupe d'hommes d'affaires londoniens, pour informer les autorités espagnoles de la proclamation de la paix. Or, arrivé dans la baie de Manzanillo, Nicholas fut attaqué par le
San Pedro y la Fama, portant commission du gouverneur de Cartagena et commandé par le Portugais Manuel Rivero Pardal. Nicholas et la majorité de ses hommes furent tués dans le combat. Par la
suite, un autre corsaire espagnol, compagnon de Pardal, fut capturé à la hauteur du cap Catoche par deux petits vaisseaux jamaïquains revenant de charger du bois de teinture dans la baie de
Campêche. À son bord, on découvrit sa commission délivrée cette fois par la gouverneur de Santiago de Cuba. Ce document précisait que la reine régente d'Espagne avait ordonné, par un arrêt du 20
avril 1669, à tous ses gouverneurs en Amérique de porter la guerre contre les Anglais parce que ces derniers n'avaient pas respecté les termes de la paix conclue en 1667. Par ailleurs, cette même
année 1669, une troupe d'Espagnols avait ravagé la colonie anglaise des Bahamas. En réplique à cette agression, le capitaine Robert Searle et quelques autres flibustiers étaient allés piller San
Agustín, la capitale de la Floride. À la Jamaïque, Modyford en avait plein les bras. Et il arrêta Searle lorsque celui-ci vint jeter l'ancre à Port Royal en mars 1670, en attendant de recevoir
des instructions de Londres.
À partir de ce mois de mars et ce jusqu'en juin suivant, Modyford envoya, justement à Londres, déposition sur déposition concernant les agressions des Espagnols commises contre les
Anglais - les Jamaïquains en particulier - remontant aussi loin qu'en 1664. En juin, le secrétaire d'État Arlington lui répliqua qu'il devait retenir les flibustiers jusqu'à ce que le Roi reçût
une réponse finale de Madrid. Heureusement pour Modyford, les Espagnols eux-mêmes lui fournirent le prétexte pour intervenir. En effet, le même mois où Arlington signifiait à Modyford la volonté
du Roi, le Portugais Pardal, l'agresseur et vainqueur du flibustier Nicholas, faisait descente à la côte nord de la Jamaïque, dévastant des plantations, tuant ou capturant les habitants. Avant de
quitter les lieux, Pardal poussa l'audace jusqu'à placarder à un arbre un défi personnel adressé à Henry Morgan.
Textes de Raynal Laprise
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